lundi 31 octobre 2016

Point d'Histoire 01 - Sport, Culture et Enjeu Militaire en Grèce Antique - Conclusion (4)

Sport, Culture et Enjeu Militaire en Grèce Antique

Conclusion (4)

Dans le monde grec, le sport est avant tout une affaire culturelle. Les compétitions sportives sont organisées dans de grands sanctuaires religieux, sont réservées à des Grecs et définissent même la grécité, comme selon la formule célèbre d’Hérodote : « [L]e corps hellénique étant d'un même sang, parlant la même langue, ayant les mêmes dieux, les mêmes temples, les mêmes sacrifices, les mêmes usages, les mêmes mœurs »[1]


Le sport accompagne ainsi les formations d’excellence, comme celles des aristocrates, qui fournissent l’essentiel des participants aux grands jeux panhelléniques, et peut servir de creuset pour définir le citoyen à l’échelle de la cité, et est même requis par les rois hellénistiques pour constituer leurs corps de troupes grecques. A ce titre, le gymnase prend un rôle décisif à l’époque hellénistique, puisqu’il accompagne l’expansion grecque, et que les monarques l’utilisent pour former les phalanges macédoniennes, destinées à se battre en première ligne à côté des contingents ethniques possédant leurs propres capacités de combat.

Du gymnase au colisée ?

C’est à la fin du IIIe siècle avant Jésus-Christ que les Romains interviennent dans les affaires grecques. Le Romain Titus Quinctius Flamininus vainc militairement les Macédoniens de Philippe V à Cynoscéphales en 198 au moment de la Deuxième Guerre de Macédoine. Plutôt que d’occuper la Grèce, les Romains « libèrent » les Thessaliens et les enclaves macédoniennes du joug antigonide, et Flamininus proclame la liberté de tous les Grecs aux Jeux Isthmiques de 196 : ce n’est pas un hasard si l’hellénophone[2] choisit un sanctuaire panhellénique, en pleine compétition sportive, pour s’exprimer en tant que général vainqueur. Cinquante ans plus tard, la Grèce devient une province romaine, et la culture grecque s’invite à Rome. Les élites romaines considèrent à partir de cette époque l’éducation grecque comme étant une formation d’excellence, et nombre de jeunes gens fortunés iront à la rencontre de l’idéal intellectuel et sportif porté par le gymnase sur sa terre d’origine. Le modèle éducatif élitiste à la grecque se retrouve ainsi à la croisée des deux mondes.

Liste des épisodes :


- Episode 01 : Introduction
- Episode 02 : Le sport comme modèle culturel et social
- Episode 03 : La guerre, affaire de sportifs amateurs ?
- Episode 04 : Conclusion


Notes :

[1] HERODOTE, 8.144  

[2] PLUTARQUE, Flamininus, 5.7  

Sources :

- ANDRONICOS, M., « Sarissa », in Bulletin de Correspondance Hellénique (BCH) 94 (1970), p.91-107  
 
- ARISTOTE, Constitution d’Athènes, trad. G. Mathieu et B. Haussoulier, Belles Lettres, 1972 (1e éd. 1922), 101 p. 

- FEYEL, M., « Un nouveau fragment du règlement militaire d’Amphipolis », in Revue Archéologique (RA) 1935, p.29-68 ; HATZOPOULOS, M. B., L’Organisation de l’Armée Macédonienne sous les Antigonides. Problèmes anciens et documents nouveaux, De Boccard, Athènes, 2001, 196 p., annexe 3 : diagramma militaire d’Amphipolis 

- HATZOPOULOS, M., « Nouveaux fragments du règlement militaire macédonien », in Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscription et Belles-Lettres, volume 144, n°2, 2000, p.825-840 

- HOMERE, Iliade, chants XVII à XXIV, trad. P. Mazon, Belles Lettres, 2007 

- HOMERE, Odyssée, trad. Ph. Jaccottet, La Découverte, 2004 (1e éd. 1982), 435 p. 

- PAUSANIAS, Périégèse, trad. M. Clavier, Société Royale Académique des Sciences, 1821 

- PLUTARQUE, Vies Parallèles¸trad. A-M Ozanam, Quarto Gallimard, Paris, 2001, 2292 p. 

Bibliographie :

- CHANIOTIS, Angelos, War in the Hellenistic World. A social and cultural history, Blackwell, Bodmin, 2005, 308 p.

- CHRISTENSEN, Paul, KYLE, Donald G., A Companion to Sport and Spectacle in Greek and Roman Antiquity, John Wiley & Sons, Chichester, 2014, 658p.

- DUCREY, Pierre, Guerre et Guerriers dans la Grèce Antique, Hachette Littératures, Evreux, 1999 (1e éd. 1989), 318 p.

- HANSON, Victor Davis, The Western Way of War. Infantry Battle in Classical Greece, University of California Press, Berkeley, 1989

- HATZOPOULOS, M. B., L’Organisation de l’Armée Macédonienne sous les Antigonides. Problèmes anciens et documents nouveaux, De Boccard, Paris, 2001, 196 p.

- HATZOPOULOS, M. B., Macedonian Institutions Under the Kings. A Historical and Epigraphic Study (Tome I), De Boccard, Paris, 1996, 554 p.

- LAUNEY, M., Recherches sur les Armées Hellénistiques, Tome I et II, De Boccard, Paris, 1987 (1e éd 1951), 1315 p.

- LEGRAS, Bernard, Education et Culture dans le Monde Grec. VIIIe siècle av. J.-C. - IVe siècle ap. J.-C., Armand Colin, Paris, 2002 (1998), 156 p.

- PRITCHARD, David M., Sport, Democracy and War in Classical Athens, Cambridge University Press, New York, 2013, 251 p.

samedi 22 octobre 2016

Point d'Histoire 01 - Sport, Culture et Enjeu Militaire en Grèce Antique - La guerre, affaire de sportifs amateurs ? (3)

Sport, Culture et Enjeu Militaire en Grèce Antique

La guerre, affaire de sportifs amateurs ? (3)

I. Etre un hoplite

L’appartenance à une cité donne notamment l’obligation de la défendre en cas de besoin. Seuls les plus riches des citoyens, capables de financer la panoplie hoplitique, participent aux guerres à l’époque archaïque et classique. On a vu que l’éducation sportive à Athènes était une affaire de privilégiés, d’où ce lien un peu simpliste qu’on pourrait tirer entre richesse, sport et art militaire. Toutefois, les besoins militaires augmentent considérablement, notamment lors de la guerre du Péloponnèse, racontée notamment par Thucydide[1]. Les citoyens des classes de richesse inférieures sont ainsi tenus de fournir les contingents de la marine pour la cité d’Athènes. 


Si l’éphébie athénienne est un modèle de préparation militaire, l’exemple le plus frappant reste la cité de Sparte, longtemps opposée à Athènes et attirant des questionnements sur leur société[2]. Si les hilotes et les périèques, peuples locaux, s’occupent des tâches les plus ingrates ou servent d’auxiliaires dans l’armée, ce sont bien les ὅμοιοι (homoioi) spartiates qui constituent le corps de citoyens-soldats de l’état. Ils sont pris en charge dès l’âge de 7 ans par les structures étatiques dans ce qu’on appelle l’ἀγωγή (agôgè), ou dressage. La tradition fait remonter ces lois à la constitution du lointain et mythique Lycurgue (-VIIIe siècle). Les enfants sont élevés à la dure, forment des bandes, se battent, sous l’œil attentif des maîtres de 7 à 12 ans. L’éducation s’intensifie ensuite : les jeunes gens ne peuvent plus voir leur famille, sont pieds nus, très peu nourris, et s’entraînent dans le gymnase aux disciplines hoplitiques. Pour donner un exemple de combat rituel organisé, on en trouve si l’on en croit Pausanias[3] au ὁ Πλατανιστάς (Platanistas). Sur cet îlot « couvert de platanes », bordé par deux ponts où l’on retrouve la statue de Lycurgue et celle d’Héraclès, deux bataillons d’adolescents s’y rencontrent vers midi pour se battre, après avoir sacrifié un chien à Arès :

« Là, se livre à coups de poing, à coups de pied, un violent combat ; on cherche à s'entre-arracher les yeux, on se mord, on se presse corps à corps : une troupe tombe sur l'autre, et chacun s'efforce de pousser dans l'eau son adversaire. »[4]

Cette lutte brutale, organisée par l’Etat, est placée sous le patronage du père de la constitution spartiate, du demi-dieu guerrier Héraclès et du dieu de la guerre : les aspects civiques et religieux se retrouvent une fois de plus mêlés. Une fois l’âge de vingt ans atteint, les homoioi continuent de s’entraîner, de pratiquer la danse martiale et d’autres sports collectifs[5], tout en ayant désormais le droit de participer aux repas collectifs avec les autres citoyens. Et lorsque le moment vient de combattre, ils prennent les armes. Leur réputation d’excellence militaire est célébrée dans toute la Grèce et dans nombre d’écrits[6].

II. La place du gymnase dans les armées hellénistiques

Pour l’époque hellénistique, où nous disposons d’une masse considérable d’inscriptions dans le monde grec, complétées par les sources papyrologiques en Egypte lagide, nous pouvons nous intéresser aux royaumes des successeurs d’Alexandre, et notamment des Lagides d’Egypte et des Antigonides de Macédoine. Le gymnase devient à une époque où les Grecs se sont implantés jusqu’en Inde un facteur d’hellénisation : le sport structure une culture grecque exportée hors des limites traditionnelles des cités grecques. Cela est d’autant plus visible dans les monarchies hellénistiques, qui se doivent de maintenir leur hégémonie sur un ensemble de peuples grâce à leur armée[7]

Les restes du gigantesque gymnase de la cité de Pergame.

Le gymnase apparaît comme un élément central de la vie hellénique[8], par les exercices qu’il organise et les concours qu’il met en place, mais aussi de la vie militaire[9]. C’est dans le gymnase que les techniques de combat de fantassin « à la grecque » sont enseignés, et ce dès 14 ans. C’est par exemple le cas des fantassins antigonides, comme le montrent les études épigraphiques[10] : si, en théorie, le soldat macédonien prélevé dans chaque « feu » peut avoir au minimum 15 ans, c’est que sa formation a débuté au moins à 14 ans dans les gymnases. C’est là qu’il apprend à manier la sarisse[11], cette longue lance représentative de la phalange macédonienne, et qu’il y apprend la discipline. Même si dans les faits, il est très rare de voir un porteur de sarisse de l’âge de 15 ans, c’est bien l’entraînement du gymnase qui définit le guerrier, et qui le sépare des troupes mercenaires, habituées à se battre différemment, telles les troupes légères thraces ou illyriennes, ou encore les mercenaires Crétois adeptes du tir à l’arc. 

Une phalange dite "macédonienne"

C’est encore plus flagrant en Egypte. La monarchie lagide, d’origine macédonienne, qui utilise les peuples locaux dans ses armées, place des colons grecs dans certains nomes, principalement des Macédoniens. Leur but est d’utiliser ces colons dans leur armée en tant que phalangistes, corps d’armée auréolé d’un prestige militaire très important. Et comme le gymnase suit toujours l’hellénisme, ces colons organisent où ils sont la construction de gymnases. Cet hellénisme militaire suit l’hellénisme culturel, et reste un facteur d’identité grecque : les lois gymnasiarchiques émanant de l’Etat pour réguler le mode de fonctionnement des gymnases en sont la preuve[12]. La pratique du sport dans les gymnases définit le Grec qui se battra dans la phalange pour le monarque. 

Liste des épisodes :

- Episode 01 : Introduction
- Episode 02 : Le sport comme modèle culturel et social
- Episode 03 : La guerre, affaire de sportifs amateurs ?
- Episode 04 : Conclusion

Notes :

[1] THUCYDIDE, La Guerre du Péloponnèse
[2] XENOPHON, Constitution des Lacédémoniens ; PLUTARQUE, Lycurgue, 24.1 : il compare la cité à un vaste camp militaire.
[3] PAUSANIAS, 3.14.8-10
[4] PAUSANIAS, 3.14.10, trad. M. Clavier
[5] CHRISTENSEN, op. cit., p.146-155 ; d’après XENOPHON, op. cit., 9.3-5, ceux qui sont accusés de lâcheté en temps de guerre sont choisis en dernier pour les jeux collectifs, et ont les pires places de danse.
[6] Notamment chez Xénophon, admirateur du modèle spartiate.
[7] LAUNEY, M., Recherches sur les Armées Hellénistiques, Tome I et II, De Boccard, Paris, 1987 (1e éd 1951), 1315 p.
[8] LEGRAS, op. cit., p.100 : « Partout où s’implante l’hellénisme apparaissent gymnases, stades, aménagements sportifs » (citation de H. Irénée Marrou)
[9] Ibid., p. 813-874
[10] Voir FEYEL, M., « Un nouveau fragment du règlement militaire d’Amphipolis », in Revue Archéologique (RA) 1935, p.29-68 ; HATZOPOULOS, M. B., L’Organisation de l’Armée Macédonienne sous les Antigonides. Problèmes anciens et documents nouveaux, De Boccard, Athènes, 2001, 196 p., annexe 3 : diagramma militaire d’Amphipolis ; HATZOPOULOS, M., « Nouveaux fragments du règlement militaire macédonien », in Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscription et Belles-Lettres, volume 144, n°2, 2000, p.825-840
[11] ANDRONICOS, M., « Sarissa », in Bulletin de Correspondance Hellénique (BCH) 94 (1970), p.91-107
[12] Dont la fameuse loi gymnasiarchique de Béroia, une petite cité de Macédoine. A voir notamment dans GAUTHIER, Ph, HATZOPOULOS, M. B., « La loi gymnasiarchique de Béroia » in "ΜΕΛΕΤΉΜΑΤΑ" 16, Athènes, 1993

Sources :


- ANDRONICOS, M., « Sarissa », in Bulletin de Correspondance Hellénique (BCH) 94 (1970), p.91-107

- ARISTOTE, Constitution d’Athènes, trad. G. Mathieu et B. Haussoulier, Belles Lettres, 1972 (1e éd. 1922), 101 p.

- FEYEL, M., « Un nouveau fragment du règlement militaire d’Amphipolis », in Revue Archéologique (RA) 1935, p.29-68 ; HATZOPOULOS, M. B., L’Organisation de l’Armée Macédonienne sous les Antigonides. Problèmes anciens et documents nouveaux, De Boccard, Athènes, 2001, 196 p., annexe 3 : diagramma militaire d’Amphipolis

- HATZOPOULOS, M., « Nouveaux fragments du règlement militaire macédonien », in Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscription et Belles-Lettres, volume 144, n°2, 2000, p.825-840

- HOMERE, Iliade, chants XVII à XXIV, trad. P. Mazon, Belles Lettres, 2007

- HOMERE, Odyssée, trad. Ph. Jaccottet, La Découverte, 2004 (1e éd. 1982), 435 p.

- PAUSANIAS, Périégèse, trad. M. Clavier, Société Royale Académique des Sciences, 1821

- PLUTARQUE, Vies Parallèles¸trad. A-M Ozanam, Quarto Gallimard, Paris, 2001, 2292 p. 

Bibliographie :

- CHANIOTIS, Angelos, War in the Hellenistic World. A social and cultural history, Blackwell, Bodmin, 2005, 308 p.

- CHRISTENSEN, Paul, KYLE, Donald G., A Companion to Sport and Spectacle in Greek and Roman Antiquity, John Wiley & Sons, Chichester, 2014, 658p.

- DUCREY, Pierre, Guerre et Guerriers dans la Grèce Antique, Hachette Littératures, Evreux, 1999 (1e éd. 1989), 318 p.

- HANSON, Victor Davis, The Western Way of War. Infantry Battle in Classical Greece, University of California Press, Berkeley, 1989

- HATZOPOULOS, M. B., L’Organisation de l’Armée Macédonienne sous les Antigonides. Problèmes anciens et documents nouveaux, De Boccard, Paris, 2001, 196 p.

- HATZOPOULOS, M. B., Macedonian Institutions Under the Kings. A Historical and Epigraphic Study (Tome I), De Boccard, Paris, 1996, 554 p.

- LAUNEY, M., Recherches sur les Armées Hellénistiques, Tome I et II, De Boccard, Paris, 1987 (1e éd 1951), 1315 p.

- LEGRAS, Bernard, Education et Culture dans le Monde Grec. VIIIe siècle av. J.-C. - IVe siècle ap. J.-C., Armand Colin, Paris, 2002 (1998), 156 p.

- PRITCHARD, David M., Sport, Democracy and War in Classical Athens, Cambridge University Press, New York, 2013, 251 p.

mardi 18 octobre 2016

Point d'Histoire 01 - Sport, Culture et Enjeu Militaire en Grèce Antique - Le Sport comme Modèle Culturel et Social (2)

Sport, Culture et Enjeu Militaire en Grèce Antique

Le sport comme modèle culturel et social (2)

I. Le modèle athénien 


Si l’on remonte aux écrits d’Homère, et notamment à l’Iliade, les vertus athlétiques des héros sont largement mises en avant dans leurs combats. Entraînés et soutenus ou non par les divinités, les héros se définissent par leurs qualités militaires. Le rusé Ulysse, déguisé et aidé par Athéna, est capable dans l’Odyssée[1] de traverser douze haches avec une seule flèche et la bénédiction de Zeus[2], et de massacrer ensuite tous les prétendants. Achille, héros des Grecs de l’Iliade, est ainsi formé par le Centaure Χείρων (Chiron) et Φοῖνιξ (Phénix) dans les disciplines intellectuelles et sportives[3]. A l’époque classique, vers le début du Ve siècle avant Jésus-Christ, les plus riches des Athéniens offrent à leurs enfants une éducation privée mêlant musique, gymnastique et lettres. C’est à Athènes que cet idéal du kalos kagathos est le plus marqué : il s’agit de former physiquement et moralement le jeune citoyen idéal, qui se dévouera ensuite à la cité, à ses traditions, à ses lois. 


C’est parmi ces jeunes gens fortunés bénéficiant d’une éducation complète que se retrouvent la plupart du temps les athlètes athéniens[4]. Leur formation physique se déroule à la palestre, une partie du gymnase réservée aux jeunes enfants, le gymnase étant réservé aux éphèbes et aux adultes. Cette formation sportive inclut aussi bien la course, la lutte, le lancer de disques, de javelots ou le saut en longueur. On stimule dans cette formation l’agôn (ἀγών), l’esprit de compétition qui est à la base de la pensée du sport en Grèce. Les sportifs les plus modestes se contentent généralement de participer aux jeux locaux organisés par des communautés plus restreintes.

II. Le rite de passage

A un niveau plus anthropologique, le sport agit aussi comme un « rite de passage », selon la formule de l’ethnologue Arnold Van Gennep[5] : l’éphébie athénienne est le moyen pour l’adolescent de devenir un citoyen à part entière. Vers l’âge de 18 ans, les citoyens des trois premières classes soloniennes, qui fournissent les effectifs hoplitiques, sont sommés de rejoindre le corps des éphèbes pendant deux ans ; ils y fréquenteront le gymnase et sera engagé dans des missions de garnison. Cette préparation militaire se développe au –Ve siècle, mais est surtout connue par des inscriptions postérieures à -335 et par Aristote[6]. La pratique sportive est dès lors vue comme un moyen de former un citoyen-soldat, par l’endurance et la discipline. Le sport et l’éphébie agissent comme un creuset d’où doivent sortir des citoyens patriotes. 


Le lien entre sport et citoyenneté se lierait donc en une préparation à l’aspect militaire. En effet, on rentre dans le monde du farmer soldier[7], du soldat-laboureur qu’on retrouve dans le combat rituel qu’est la lutte entre deux phalanges hoplitiques à l’époque archaïque : trouver une plaine, se battre en rangs serrés, pousser à la débandade l’adversaire, organiser une trêve, enterrer les morts et décider du vainqueur, telles sont les règles non écrites du combat militaire entre deux cités grecques. Suivant les situations, la préparation du citoyen suffisamment riche pour financer son équipement et être appelé au combat change, et la multiplication des combats implique une formation physique plus approfondie que celle requise pour des combats sporadiques. 

III. Etre un Grec

Depuis les jeux funéraires de l’Iliade organisés par Achille pour son amant Patrocle décédé[8], on sait que les Grecs accordent une véritable valeur religieuse aux jeux qu’ils organisent. Ces jeux peuvent être locaux, et concerner un dème attique ou une cité, mais c’est bel et bien dans les sanctuaires panhelléniques que nous retrouvons le modèle sportif grec. Organisés strictement, ces jeux suivent un rituel précis. Ils se doivent d’abord d’être ouverts à l’ensemble des Grecs, qu’ils soient des athlètes ou des spectateurs. Le mot athlétisme vient d’ailleurs de ces concours sportifs, puisqu’ἄθλος (athlos) signifie compétition. Ces grands sanctuaires, tels celui de Delphes, de l’Isthme ou encore de Némée, sont dédiés à des dieux. Le plus connu est celui d’Olympie, célébrant Zeus. Il est le plus vieux et le plus stable des concours athlétiques grecs, tant et si bien que son délai de mise en place de quatre ans devient une unité de mesure du temps transcendant les différences entre les cités, notamment à partir du IVe siècle avant Jésus-Christ. Les vainqueurs de ces jeux sont vus comme bénis des dieux et ont un grand prestige[9] : d’après Plutarque, lorsque les Spartiates organisent une campagne militaire, la place d’honneur à côté du roi est réservée aux vainqueurs de jeux[10]


De fait, les barbares, les esclaves et les femmes ne se retrouvent pas à concourir dans ces jeux. Le critère principal qui détermine l’appartenance au monde grec est régi par le sport, comme le prouve la poussée macédonienne[11]. Le roi Alexandre Ier (498/450) tente de participer lui-même aux jeux panhelléniques. Son royaume étant à la frontière entre monde grec et monde barbare, de par ses limites externes mais aussi internes[12], il est recalé une première fois, mais arrive à retracer une généalogie mythique pour placer ses ancêtres comme descendants des rois d’Argos. Sa participation au concours le fait entrer de plain-pied dans le monde grec. Philippe II (359/336) et Alexandre III (336/323) n’y échapperont pas. Le premier monarque est vainqueur plusieurs fois dans des courses à cheval ou en chariot[13]. Quant au second, il organise régulièrement durant ses longues conquêtes des jeux destinés à détendre les soldats et à rappeler que l’invasion qu’il a lancée se veut panhellénique.

Liste des Episodes :

- Episode 01 : Introduction
- Episode 02 : Le sport comme modèle culturel et social
- Episode 03 : La guerre, affaire de sportifs amateurs ?
- Episode 04 : Conclusion


Notes :

[1] HOMERE, Odyssée, chant XXI
[2] Ibid., vers 413
[3] LEGRAS, op. cit., p.4-14 : il cite notamment les vers 434 et suivant di chant IX de l’Iliade.
[4] KYLE, Donald G., Athletics in Ancien Athens, E. J. Pull, Leyde, 1993 (1987) : cité par LEGRAS, op. cit., p.38-49, on retrouve une analyse prosopographique des vainqueurs athéniens des jeux panhelléniques des années 490 à 404, et ils proviennent majoritairement de grandes familles fortunées.
[5] Dans Les Rites de Passage, 1909, version électronique sur le site de l’UQAC
[6] ARISTOTE, La Constitution des Athéniens, 42.1-2
[7] HANSON, Victor Davis, The Western Way of War. Infantry Battle in Classical Greece, University of California Press, Berkeley, 1989
[8] HOMERE, Iliade, chant 23, vers 262-897
[9] Ce qui est notamment commenté dans PRITCHARD, David M., Sport, Democracy and War in Classical Athens, Cambridge University Press, New York, 2013, 251 p. : l’engouement du peuple tout entier pour ces sportifs-aristocrates au sein d’une démocratie interpelle beaucoup l’auteur.
[10] PLUTARQUE, Lycurgue, 22.7
[11] CHRISTENSEN, op. cit., p.332-345
[12] HATZOPOULOS, M. B., Macedonian Institutions Under the Kings. A Historical and Epigraphic Study (Tome I), De Boccard, Paris, 1996, 554 p. : la formation de la Macédoine en tant que royaume mélange adjonction de cités grecques et de cités dont la grécité n’est pas avérée, opérant une fusion culturelle.
[13] PLUTARQUE, Alexandre, 3.5 et 4.5


Sources :

- ANDRONICOS, M., « Sarissa », in Bulletin de Correspondance Hellénique (BCH) 94 (1970), p.91-107

- ARISTOTE, Constitution d’Athènes, trad. G. Mathieu et B. Haussoulier, Belles Lettres, 1972 (1e éd. 1922), 101 p.

- FEYEL, M., « Un nouveau fragment du règlement militaire d’Amphipolis », in Revue Archéologique (RA) 1935, p.29-68 ; HATZOPOULOS, M. B., L’Organisation de l’Armée Macédonienne sous les Antigonides. Problèmes anciens et documents nouveaux, De Boccard, Athènes, 2001, 196 p., annexe 3 : diagramma militaire d’Amphipolis

- HATZOPOULOS, M., « Nouveaux fragments du règlement militaire macédonien », in Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscription et Belles-Lettres, volume 144, n°2, 2000, p.825-840

- HOMERE, Iliade, chants XVII à XXIV, trad. P. Mazon, Belles Lettres, 2007

- HOMERE, Odyssée, trad. Ph. Jaccottet, La Découverte, 2004 (1e éd. 1982), 435 p.

- PAUSANIAS, Périégèse, trad. M. Clavier, Société Royale Académique des Sciences, 1821

- PLUTARQUE, Vies Parallèles¸trad. A-M Ozanam, Quarto Gallimard, Paris, 2001, 2292 p. 

Bibliographie :

- CHANIOTIS, Angelos, War in the Hellenistic World. A social and cultural history, Blackwell, Bodmin, 2005, 308 p.

- CHRISTENSEN, Paul, KYLE, Donald G., A Companion to Sport and Spectacle in Greek and Roman Antiquity, John Wiley & Sons, Chichester, 2014, 658p.

- DUCREY, Pierre, Guerre et Guerriers dans la Grèce Antique, Hachette Littératures, Evreux, 1999 (1e éd. 1989), 318 p.

- HANSON, Victor Davis, The Western Way of War. Infantry Battle in Classical Greece, University of California Press, Berkeley, 1989

- HATZOPOULOS, M. B., L’Organisation de l’Armée Macédonienne sous les Antigonides. Problèmes anciens et documents nouveaux, De Boccard, Paris, 2001, 196 p.

- HATZOPOULOS, M. B., Macedonian Institutions Under the Kings. A Historical and Epigraphic Study (Tome I), De Boccard, Paris, 1996, 554 p.

- LAUNEY, M., Recherches sur les Armées Hellénistiques, Tome I et II, De Boccard, Paris, 1987 (1e éd 1951), 1315 p.

- LEGRAS, Bernard, Education et Culture dans le Monde Grec. VIIIe siècle av. J.-C. - IVe siècle ap. J.-C., Armand Colin, Paris, 2002 (1998), 156 p.

- PRITCHARD, David M., Sport, Democracy and War in Classical Athens, Cambridge University Press, New York, 2013, 251 p.

lundi 3 octobre 2016

Point Actu : Une paix par référendum ? (Colombie, 02/10/2016)

A la suite de ma chronique géopolitique revenant sur la place des FARC en Colombie et les décennies de conflits qui ont ravagé le pays, de récents événements plongent une fois de plus la Colombie dans l'expectative : ce dimanche 2 octobre, le grand référendum promis par le président Juan Manuel Santos Calderón pour que le peuple acte la paix, signée par lui-même et le chef de la guérilla Timochenko fin septembre, est un échec patent. D'une part, le taux d'abstention est de 62.6%, d'autre part, on compte 50.2% de partisans du non parmi les votants.
 
Référendum et abstention
 
L'idée d'organiser un référendum pour acter une paix peut sembler pour le moins étrange, mais le président Santos avait été réélu pour un deuxième mandat en 2014 et agitait la paix avec les guérilleros comme un argument imparable, dans un pays où les morts et les disparus sont légion, entre répressions, engins explosifs et combats de 52 ans. Faire participer le peuple à un référendum consacrant la paix intérieur de l'état fait sens.

Le responsable ?

Pourtant, le taux d'abstention reste extrêmement important. Est-ce à dire que les Colombiens n'aspirent pas à la paix ? Le Monde pointe une mobilisation inefficiente de l'électorat par les élus locaux ou encore l'ouragan Matthew qui a paralysé les activités de vote sur la côte caribéenne. On peut aussi comprendre qu'un référendum portant sur une paix engageant la sécurité intérieure puisse faire peur.

Une poussée populiste ?
 
A moins qu'il ne s'agisse tout simplement de gens perdus et partagés par les débats politiques du pays : d'un côté, les partisans de la paix et du président Santos, appuyés par la communauté internationale ; de l'autre, les partisans de l'ancien président Álvaro Uribe Vélez (2002-2010) et qui rejettent un accord de paix leur semblant trop favorable aux guérilleros, là où Uribe réclame l'arrestation des chefs de la guérilla et une renégociation de la paix.

Fin juin, Uribe partisan d'une autre paix - RFI

Il faut donc désormais composer avec les partisans du non, ce qui s'annonce plus ou moins difficile au vu des relations tendues entre Uribe et les FARC depuis ses mandats présidentiels où la lutte s'était intensifiée, et sur les objectifs assez divergents des différents acteurs politiques. Le Monde conclut par la phrase de César Gaviria Trujillo (président de 1990 à 1994) : "Álvaro Uribe ne veut pas de cette paix parce que ce n’est pas lui qui l’a négociée". Il y a peut-être de cela chez un homme qui a martelé de 2002 à 2010 sa volonté de restaurer l'ordre en Colombie...
 
Conclusion : pourquoi des référendums ?
 
Après le référendum du Brexit en juin sortant la Grande-Bretagne de l'Union Européenne contre l'avis du Prime Minister David Cameron et de la communauté internationale, le référendum en Colombie suit le même schéma en refusant cette offre de paix accepté par le gouvernement et la communauté internationale.

Les partisans du "leave" en février 2016

Le référendum serait-il le moyen pour le peuple de montrer qu'il existe, contre des démocraties pas assez représentatives ? S'il est impossible de répondre à cette question, on se rend bien compte que les campagnes populistes violentes et pleines de slogans provocateurs en période de référendums sont monnaie courante. A quand un référendum en France ?