jeudi 9 février 2017

Chronique Géopolitique 06 : Tensions maritimes en Mer de Chine (Asie du Sud-Est)

Avec les déclarations récentes du nouveau président des Etats-Unis, Donald John Trump, capable de réduire à néant en un tweet des décennies de contact diplomatique, les tensions en Mer de Chine se font plus vives. D’autant plus que le récent retrait des Etats-Unis vis-à-vis du partenariat transpacifique, destiné à concurrencer la Chine, ainsi que l’augmentation des budgets et des effectifs militaires chinois, ou japonais, et même le contact téléphonique en décembre entre l'île de Taïwan, revendiquée par la Chine, et l'actuel président, tout cela augure d’une situation assez conflictuelle.

Des îles et des ressources

A l’origine de ces disputes territoriales, un chapelet d’îles et d’îlots, au nombre approximatif de 200, et des milliers de récifs compris dans une bande maritime de 3 000 km de long. Cette zone maritime est fortement fréquentée, notamment par les flux commerciaux par voie maritime. On estime ainsi qu’1/3 du commerce international transite dans ces eaux. Ceci est notamment dû à une région en bonne croissance économique depuis plusieurs dizaines d’années, les fameux « dragons » puis « tigres » : la Chine, la Corée du Sud, le Japon, Taiwan, les Philippines, la Malaisie, Brunei, Singapour, le Vietnam. Tous n’ont pas les mêmes revendications. 
 
Des zones de revendication se surimposant les unes les autres (site de Libération).

Si en Mer de Chine orientale, le différend entre le Japon et la Chine se concentre autour des îles Senkaku, la situation est bien plus complexe en Mer de Chine méridionale. Outre les multitudes de récifs couverts une bonne partie de l’année par les eaux, on retrouve une rivalité territoriale entre le Vietnam et la Chine autour des îles Paracels, mais aussi entre la Chine, le Vietnam, les Philippines, la Malaisie et Brunei autour des îles Spratley. Dans une région parcourue par un transit commercial fort, riche en ressources halieutiques, au sous-sol maritime riche en hydrocarbures, les tensions se font vives, car la Chine revendique, contre le droit international fixant les limites des ZEE, des droits « historiques ».

Une opposition interétatique

Après l’accaparement en 2012 d’un atoll revendiqué par les Philippines, et après le maintien d’une force militaire chinoise, Manille a saisi la Cour Permanente d’Arbitrage (La Haye), qui règle les conflits d’ordre maritime en vertu de la convention de 1982 de Montego Bay, réglementant le droit de la mer, entre eaux intérieures et zone économique exclusive. En juillet 2016, l’arrêt du CPA donne raison à Manille, mais la Chine refuse tout compromis. 
 
Malgré les différends, la présence chinoise s'affirme, contre le droit international défendu par le CPA (Figaro)


Le but de la Chine, en investissant ces îlots, est de développer une ZEE, dont le bénéfice serait profitable dans une région commercialement riche. Pour cela, il faut habiter les îles, ou encore que ces îles génèrent une activité économique. De plus, l’artificialisation de certains atolls et de haut-fond aboutit à la génération d’une « Grande Muraille de Sable », selon l’expression américaine forgée en 2015, face à l’essor de cette pratique : ainsi, des ports artificiels pouvant servir au ravitaillement des navires de guerre font leur apparition, suivies par de nombreuses bases militaires chinoises, occasionnant des tensions locales très fortes face à ce qui s'apparente à une militarisation illégale. La menace, et l'incapacité de la communauté internationale à faire infléchir la Chine, qui se retrouve proche de la Russie au Conseil de Sécurité sur de nombreux points, inquiètent les pays voisins.
 
Exemple d'artificialisation, vue par satellite.

Le cas de Taïwan

On ne compte évidemment pas l’île de Taïwan, refuge en 1949 des républicains chinois face à la victoire des communistes, et qui est depuis lors revendiqué par la République Populaire de Chine. Depuis 1971, en pleine Guerre Froide, Taïwan perd son statut de représentant de la Chine à l’ONU au profit de la République Populaire de Chine, récemment sortie du giron russe. Les Etats-Unis reconnaissent en 1978 Pékin, et rompent les relations diplomatiques avec Taïwan en 1979. Le coup de téléphone de décembre 2016 entre M. Trump et la présidente taïwanaise Tsai Ing-wen récemmen élue en mai 2016 change quelque peu la donne, ce qui augure de relations tendues entre les deux états, accentuées par des tweets et des promesses de campagne. L’île de Taïwan reste vue par la Chine comme une province non-indépendante appartenant légitimement au régime, et qui ne souffre d’aucun besoin d’intervention extérieure de la part des autres états. L’île est ainsi le foyer de tensions majeures. 
 
La première femme présidente de Taïwan resserre les liens diplomatiques avec les pays au sud de la Mer de Chine.

D’autant plus que les bases militaires des Américains, des Chinois et des autres acteurs se font face, ménageant une sorte d’équilibre, menaçant de s’écrouler à tout moment. Le premier porte-avions chinois, mis en service en 2011, se retrouve aujourd’hui déployé près de Taïwan, et des missions aériennes chinoises s’approchent dangereusement de l’espace aérien taïwanais. De fait, le Japon et les autres états augmentent leurs efforts militaires navals à leur tour, alors que la VIIe Flotte Américaine patrouille dans l’Océan Pacifique. Les tensions géopolitiques en Mer de Chine restent en 2017 l’objet de vives inquiétudes.

samedi 4 février 2017

Point d'Histoire 02 - Une histoire de couleurs - Un bleu neutre ? (2)

Point d'Histoire 02 - Une histoire de couleurs


Un bleu neutre ? (2)

Le bleu apparaît comme une couleur docile, disciplinée, consensuelle, qui trône en tête des couleurs préférées par les Occidentaux depuis les années 1890. Seulement, M. Pastoureau rappelle que le bleu était méprisé dans l’Antiquité, et que le chemin n’a pas été évident pour cette couleur maintenant inscrite dans les jeans et les institutions internationales telle l’ONU. 



I. Un mépris antique

La première barrière à sa reconnaissance tenait aux moyens techniques nécessaires à le fabriquer. Cette difficulté empêchait le bleu de s’inscrire dans la vie sociale, religieuse et symbolique des Romains ou des Grecs. Dans l’Antiquité, il était même infamant de posséder des yeux bleus, synonymes de mauvaise vie. Parallèlement, les Germains utilisaient déjà beaucoup cette couleur. Les Grecs rapprochaient le bleu du gris et du vert, tant et si bien qu’on a parfois cru que leurs yeux ne discernaient pas le bleu. Ce qui n’est pas totalement faux : on ne peut voir que ce qu’on nous a appris à voir. Mais les yeux des Grecs n’avaient aucun défaut particulier. 


Carte d'Eratoshtène (276, 194) reconstituée et traduite.

On passe de quelques esclaves habillés en bleu à une nouvelle mode dans les deux premiers siècles après Jésus-Christ, au cœur de la période impériale. Le vert, le violet et le bleu se développent, ce qui pousse Pline, Juvénal ou encore Martial à s’insurger contre ces nouvelles pratiques vestimentaires. Dans la Bible hébraïque, qui ne contient aucune mention de couleur, les traductions latines se sont employées à traduire riche par rouge, sale par gris ou noir, et éclatant par pourpre. Pas de place pour le bleu. Même les cartes figuraient la mer verte, noire, ou blanche.

II. Du bleu religieux au bleu consensuel

Ce sont les XIIe et XIIIe siècles qui modifient la donne, la Vierge portant le bleu devenant son principal promoteur. Le blanc, le noir et le rouge sont par ailleurs trop limités dans une société voulant classifier et hiérarchiser, via les armoiries. Dans le nouveau système de couleurs, le bleu devient le contraire du rouge. Les armoires du roi de France depuis Louis VII (1137-1180) sont alors significatives : l’azur semé de fleurs de lis d’or se veut consensuel et pacifique, contrairement aux armoires dépeignant des monstres et portant le rouge violent, à l’image des armoiries anglaises. La culture des « coques » se multiplie dans les pays de cocagne, créant une véritable industrie capable de concurrencer les marchands de garance (une sorte de rouge), d’autant plus que les églises revalorisent cette couleur dans leurs vitraux. 


Un vitrail à Arc-en-Barrois montrant la Vierge.

Le rigorisme de la Réforme enclenchée par Luther au XVIe siècle se retrouve aussi dans des couleurs dépouillées, blanc, noir, gris, brun et bleu, bien différents du rouge triomphant de l’Eglise papiste. Le bleu plus ou moins revivifié est suivi par le commerce, puisque l’indigo des Antilles et de l’Amérique Centrale crée des crises économiques dans les régions de cocagne. Vient ensuite le bleu du romantisme, la couleur mélancolique à l’origine du « blues » et enfin le jeans du tailleur Lévi-Strauss en 1850 avec une teinture indigo facile à apposer. Le bleu, d’origine républicaine, face au blanc monarchiste et au noir clérical, finit par se faire déborder par le rouge sur sa gauche et glisse dès lors vers le centre. La couleur bleu est aujourd’hui consensuelle : ONU, UNESCO, Europe, c’est la couleur du calme et de la réflexion.


Vieille publicité pour le blue jeans.

Liste des épisodes :

- Episode 01 : Culture et couleur.
- Episode 02 : Un bleu neutre ?
- Episode 03 : Rouge.
- Episode 04 : Blanc.
- Episode 05 : Vert.
- Episode 06 : Jaune.
- Episode 07 : Noir.
- Episode 08 : Les demi-couleurs.

Point d'Histoire 02 - Une histoire de couleurs - Culture et Couleur (1)

Point d'Histoire 02 - Une Histoire de Couleurs


Culture et Couleur (1)

Michel Pastoureau est un historien médiéviste spécialisé dans la symbolique et l’héraldique. Il travaille notamment sur la symbolique des couleurs et des animaux. Outre l’ouvrage dont nous allons nous occuper aujourd’hui, et qui est plus un ouvrage grand public, on trouve par exemple Bleu. Histoire d’une couleur (2002), Noir. Histoire d’une couleur (2008), Le Cochon. Histoire d’un cousin mal aimé (2009) ou encore Vert. Histoire d’une couleur (2013). C’est Dominique Simonnet, éditeur, auteur, ancien journaliste et théoricien de l’écologisme qui mène la danse dans une interview vulgarisatrice pour comprendre comment notre vision des couleurs a été façonnée au long de l’histoire, et par quels codes nous continuons à prolonger ces traditions. 

Seuil, 2015

En effet, le point principal de l’ouvrage que nous allons étudier au fil des épisodes de ce nouveau point d'histoire est de nous rendre compte que les couleurs ont une symbolique propre, et qu’on les regarde différemment suivant notre temps, nos sociétés et notre représentation du monde. La culture, déterminée pour chaque individu par la société et l’éducation, façonne en nous un arrière-plan mental définissant nos rapports particuliers aux différentes couleurs. Replacer les couleurs dans l’histoire, c’est redécouvrir des codes et des mentalités propres à des peuples et des sociétés. Le voyage chromatique offert par ce livre est donc une réussite, et nous allons nous atteler à le résumer, pour que vous ne soyez plus totalement trompés par vos sens. 

Introduction à l'histoire des couleurs

Avant toute chose, il faut comprendre ce que sont les couleurs. M. Pastoureau garde la classification d’Aristote et ses six couleurs, à savoir le bleu, le rouge, le blanc, le jaune, le vert et le noir, et rajoute à cela cinq « demi-couleurs » que sont le violet, le rose, l’orangé, le marron et le gris. Le reste fait partie du domaine des nuances. 

Liste des épisodes :

- Episode 01 : Culture et couleur.
- Episode 02 : Un bleu neutre ?
- Episode 03 : Rouge.
- Episode 04 : Blanc.
- Episode 05 : Vert.
- Episode 06 : Jaune.
- Episode 07 : Noir.
- Episode 08 : Les demi-couleurs.

jeudi 26 janvier 2017

Armées d’Hier 02 - Rome et l’Armée Royale (des origines à 509)

Les origines de Rome se perdent dans les mythes et les légendes : le rescapé troyen Enée, les jumeaux Remus et Romulus qui fondent l’Urbs en 753 avant Jésus-Christ, le meurtre de Remus, la lutte contre les Sabins pour trouver des femmes, la disparition dans les airs de Romulus, la liste canonique des 7 rois de Rome (établie par Quintus Fabius Pictor (-254, -201), un des premiers historiens de Rome). Sans revenir sur ce qui appartient au domaine du mythe et ce qui appartient au domaine de l'histoire, nous allons tâcher d'éclairer les armées de l'époque royale, à partir de découvertes archéologiques et surtout des récits du Grec Denys d’Halicarnasse (-60, 8) des livres 2 à 4 des Antiquités Romaines, et du Romain Tite-Live (-59, 17) dans son premier livre de l’Histoire de Rome depuis sa fondation.

I. Une cité-état en botte italique

Les premières traces d’habitation de cette zone marécageuse au carrefour de l’Etrurie et du Latium, au bord du Tibre, datent de -1000. Des communautés villageoises finissent par se réunir autour du Mont Palatin fortifié (une des sept collines de Rome). Nous n’avons pas retrouvé de sources écrites de ces premiers temps, nous ne pouvons donc nous appuyer que sur les récits canoniques de l’histoire de Rome, et admettre qu’elle est bel et bien gouvernée par des rois. Les combats mettent généralement en prise un nombre restreint de combattants, et aboutissent à la constitution d’un butin, au pillage, et assez souvent à la déportation de la population vaincue à Rome, permettant d’étendre la cité-état sur les autres collines, d’augmenter sa population et d’affaiblir les cités alentour. Notons aussi que la cité de Rome mute considérablement au fil du temps, avec la création de temples, l’extension de structures défensives, un pont sur le Tibre sous le règne d’Ancus Marcius, etc. 

Un plan "intemporel" de Rome, présentant les principaux monuments de la ville, datant de la Rome royale ou républicaine, le découpage en régions établi par Auguste (Princeps entre -27 et 14), les différentes collines, les aqueducs en bleu, la muraille du roi Servius Tullius en pointillé noir, celle de l'Empereur Aurélien (270-275) en noir.

Les premières luttes de la Rome royale se font avec ses voisins directs. Les peuples sabins d’abord en 753, avec des prises de villages, des déportations de population, des batailles rangées, et une réconciliation mythique grâce à l’entremise des Sabines, aboutissant à une double royauté et au peuplement du Capitole. C’est ensuite les cités étrusques de Fidènes et de Véies qui sont vaincues en bataille rangée sous le règne de Romulus (753-716). Mais ces deux cités se montreront souvent prêtes à rejouer la guerre. Sous le règne du troisième roi de Rome, Tullus Hostilius (671-640), c’est une guerre contre la cité-état d’Albe-la-Longue qui se met en place et est censée se résoudre par le fameux combat entre les Horaces (une famille romaine) et les Curiaces, (une famille d’Albe-la-Longue). Malgré la victoire du dernier Horace survivant, la cité s’allie à Fidènes et Véies pour rejouer la guerre, mais, battus, la cité est rasée et ses habitants déportés à Rome sur le mont Célius. 

Les Sabines, Jacques-Louis David (1748-1825), 1799

Le quatrième roi Ancus Marcius (640-616) affronte surtout les peuples latins, qui se montrent plus entreprenants : Politorium (qui finissent sur l’Aventin) (Tite-Live 1.33.2) et Médullia. Le port d’Osties plus loin sur le Tibre est fondé. Tarquin l’Ancien (616-578) combat d’abord les Latins d’Apioles, puis la guerre contre les Sabins mobilise à nouveau l’armée, qui est augmentée (Tite-Live 1.36.7-8). Jusqu’à la fin de son règne, il établit une muraille en pierre et combat de nombreuses cités latines avec beaucoup de succès. Servius Tullius (575-535) est à l’origine d’autres combats contre les peuples étrusques, et notamment Véies. Il réforme l’armée (Tite-Live 1.43). Tarquin le Superbe (535-509), dernier roi, combat les Latins, les Volsques, avant de se faire détrôner par Brutus, qui établit la République.

II. Une armée mythique ?

Ainsi, après cette rapide synthèse d’histoire militaire, on se rend compte que les Romains ont combattu les cités alentour, les peuples latins, les peuples étrusques et d’autres peuples locaux. Ils ont pillé, rasé des cités, et ont utilisé la déportation pour peupler la cité-mère, et les ouvrages successifs des rois ont permis d’améliorer la défense, les structures religieuses, aboutissant même à la création d’un port à Osties. Il s’agit maintenant de voir comment l’armée romaine se structure à partir des quelques sources littéraires et archéologiques.

a) L’armée originelle

Romulus a partagé la population entre 3 tribus, menés par 3 tribuns, chacun subdivisée en 30 curies, menées par des curiates. Sans faire un résumé des institutions politiques entre les différentes comices et le Sénat, la legio, c’est-à-dire la levée, et qu’on peut traduire en français par légion, consiste en la levée d’une centurie de 100 hommes et d’une décurie de 10 hommes par curie. On aboutit ainsi à 30 centuries d’infanterie et 30 décuries de cavalerie, soit à 3000 soldats d’infanterie et 300 cavaliers. D’après Denys d’Halicarnasse en 2.14.4, le système d’appel aux troupes est simplifié : le roi demande aux tribuns de réunir l’armée, ceux-ci appellent les centurions qui doivent constituer 100 hommes, et ces derniers appellent les décurions qui doivent emmener 10 hommes. Sans compter les cavaliers. 

Hoplites grecs au combat  (La grande encyclopédie de l'histoire du monde junior tome 1, Éditions Nathan, Paris, France, 1994)

Sans plus de détails, on a découvert la présence de chars dans certaines tombes, aussi il serait possible de parler d’une aristocratie guerrière montée sur char, accompagnée de ses clients : des armées privées en somme, qui s'ajoutent à l'armée de la cité. La milice locale de Rome, la legio, levée en cas de danger, est en tout cas constituée comme la phalange hoplitique grecque, avec un bouclier à deux prises, une lance plus ou moins longue, une structure en files, un casque et une cuirasse en bronze. Mais que dire face aux effectifs militaires assez irréalistes énumérés par Denys d’Halicarnasse en 2.37.5 contre les Sabins, où il parle de pas moins de 20 000 fantassins et de 800 cavaliers ?

Deux soldats romains de la Rome royale.

Notons que Denys d’Halicarnasse indique en 2.13 la présence d’un bataillon d’élite, créé par Romulus lui-même, et composé de 300 cavaliers appelés les Celeres. On peut notamment comparer ce bataillon avec la garde personnelle de 300 hommes des Spartiates, ou bien encore le bataillon sacré de 150 couples homosexuels des Thébains. Quoi qu’il en soit, ces 300 hommes sont adeptes des coups de main et agissent en tant que gardes du corps du roi Romulus. Chaque curie en fournit 10. Ils combattent à cheval ou à pied.

b) Les réformes de Servius Tullius

Au moment où s’engage cette réforme militaire, Rome a fort à faire avec les Sabins, et l’extension de Rome et ses colonies ont sûrement fait évoluer l’appareil militaire. D’après nos sources littéraires, c’est sous Servius Tullius qu’une réorganisation se fait jour. Pour la cavalerie, Servius lève 15 nouvelles centuries de chevaliers (equites) parmi les plus riches, et porte le nombre de cavaliers à 1800 (estimation). A la manière des Grecs, il divise la population romaine non plus seulement entre trois tribus, mais aussi entre cinq classes déterminées par leur richesse. 

Une phalange hoplitique à la grecque.

Les troupes d’infanterie (pedites) tirées des trois premières classes forment l’infanterie lourde, semblable à la phalange, et notamment au niveau de l’équipement : casque (galea), cuirasse (lorica) et jambières (ocrea) en bronze, petit bouclier de bronze (clipeus), lance (hasta) et épée (gladius). La première classe compte quarante centuries d’hommes mûrs, destinés à garder la Ville, et quarante autres d’hommes jeunes, susceptibles d’être envoyés combattre à l’extérieur des murs. Deux centuries supplémentaires d’ouvriers capables de manœuvrer les machines de guerre complètent cette première classe.

Le plus proche de l'équipement décrit par Tite-Live est le troisième soldat en partant de la gauche, qui a l'équipement complet d'un soldat de première classe, et vraisemblablement le bouclier plus long d'un soldat de 2e ou de 3e classe.

D’après Tite-Live, la 2e classe oublie la cuirasse pour un bouclier plus long, et compte 20 centuries. Même chose pour la 3e classe, excepté qu’on oublie aussi les jambières. La 4e et la 5e classe forment l’infanterie légère : les 20 centuries de la 4e classe ne portent pas d’autres armes défensives que leurs vêtements, et sont équipés d'une lance (hasta) et d'un dard (verutum), caractérisant une arme de jet. La dernière classe se compost de 30 centuries : une majorité de frondeurs, ainsi que les joueurs de cors (cornicen) et de trompettes (tubicen). Une dernière centurie compose les citoyens non armés, les plus pauvres. Au niveau du chiffre total des troupes, on parle ou bien d’une légion de 6 000 hommes menée par un préteur, ou bien de deux légions composées chacune de 3 000 soldats d’infanterie lourde. Les unités plus légères sont de l’ordre de 1 200 troupes par légion.

Conclusion

L’armée civique de l’Urbs a eu besoin d’évoluer au fur et à mesure de ses luttes avec les peuples étrusques, latins, sabins, et les cités-états les plus proches. Ce qui n’empêche pas la présence d’armées privées, menées par de riches aristocrates montés sur des chars et composés de clients, comme nous en avons quelques exemples pour la période postérieure. Les réformes de Servius Tullius ressemblent fort à une réforme hoplitique, et les troupes combattent essentiellement en phalange d’infanterie lourde, les troupes légères jouant un rôle plus secondaire. L’armée républicaine fera muter cette forme de combat pour un système manipulaire que nous verrons dans un autre épisode.

Sources :

- DENYS D'HALICARNASSE (Διονύσιος Ἁλικαρνασεως), Ρωμαικής Ἀρχαιολογίας (Antiquités Romaines), livres II à IV
- TITE-LIVE (Titus Liuius), Ab Urbe Condita Libri (Histoire de Rome depuis sa fondation), livre I

Bibliographie :

- ERDKAMP, P., A Companion to the Roman Army, Wiley-Blackwell, Malden, 2007, 600 p.
- LE BOHEC, Y., « Roman Wars and Armies in Livy », in MINEO, B., A Companion to Livy, Wiley-Blackwell, Malden, 2014, p.114-124

lundi 16 janvier 2017

Warhammer Fantasy Battle – Le Monde de la Seconde édition, 1984

Après une première édition en 1983 qui fixe les prémices d'un univers à peine formé, la seconde édition de 1984 est bien moins avare en texte, et présente la première carte d’un univers qui fixe des repères historiques et raciaux et qui constitueront la pierre angulaire de Warhammer Fantasy Battle jusqu'à la 8e édition (2010), que nous avons commencé à traiter à partir de l'Empire. Le premier livre s’intéresse au combat, le second à la magie, et le dernier s’intitule « Battle Bestiary », et c’est de là que sont tirées toutes les informations suivantes. Si cette édition est si intéressante, c'est aussi que certaine de ses nations ont plus tard disparu des livres d'armées, comme les Amazones, l'Arabie, Cathay ou encore les Hobgobelins, et j'en passe. Revenons donc dans le passé, et découvrons l'univers de la seconde édition.


I. Petit tour géographique de l’Eurasie


Au centre, on retrouve le Vieux Monde, bordé au sud par l’Arabie, à l’est par les Montagnes du Bout du Monde, au nord par la Norsca et à l’ouest par l’océan. Le Vieux Monde est peuplé en grande majorité d’humains, les nouveaux venus sur l’échelle de l’évolution après les Elfes et les Nains. On retrouve aussi quelques Gnomes, quelques Nains échappés de leurs montagnes, et les « Halflings » qu’on peut traduire par Hobbit. Les Hommes maîtrisent la technologie de la poudre à canon et de la vapeur, même si le nord reste un peu plus primitif, avec des Barons occupés à oppresser les paysans, rappelant la Bretonnie. Les forêts sont peu à peu défrichées, et l’activité principale reste l’agriculture. Sur le littoral, on retrouve quelques comptoirs commerciaux des Elfes de la Mer. Comptez aussi des groupes d’Elfes des Bois dans certaines forêts, ou d’autres créatures bien plus malfaisantes. 

Des Nains de Norsca, interprétation (source).

Au nord, la Norsca consiste en une vaste zone froide, avec ses montagnes, ses fjords, et ses « Norses », qu’on pourrait traduire par Scandinave. Les Norses et les Nains Norses sont plus endurants et habitués au combat que leurs frères humains et nains. On y vit essentiellement de chasse, et c’est ici que se retrouvent le plus les Ogres et les Trolls. A l’est, les Montagnes du Bout du Monde forment une longue ligne rocheuse, parallèle à la ligne du littoral du Vieux Monde, et se prolongeant jusqu’en Arabie. Les cités naines sont creusées dans et à flanc de montagnes, et sont sujettes aux invasions féroces des Gobelins et autres goblinoïdes. Au plus profond des montagnes se trouvent les Hommes-Lézards. 

Situez-vous.

A l’est de ces Montagnes du Bout du Monde se trouvent les Terres Noires, endroit où les volcans sont légions, la fumée de soufre permanente, et où on retrouve tous les types de Gobelins imaginables. Et plus à l’est encore que les Terres Noires, au bout du continent, se trouve Cathay, monde des Orientaux. Les Hobgobelins se battent très souvent contre les royaumes humains présents, et une île tout à l’est se nomme Nippon, et est la terre des Samurais, dirigés par un Shogun. 

Unité de Cathay.

Au nord des Montagnes du Bout du Monde se trouvent les Montagnes de la Désolation où Harpies, Griffons et autres créatures malfaisantes comme les Chimères y élisent domiciles. Ces montagnes bordent à l’ouest les Steppes du Nord où se côtoient difficilement des groupes nomades humains et hobgobelins. 

Quelques Hobgobelins.

II. Vous prendrez bien un peu d’Afrique et de Nouveau Monde ?

Au sud du Vieux Monde se trouve l’Arabie, qui est exactement ce que le nom représente. Les hommes sont dirigés par des Califes au-dessus desquels se trouve un Sultan. Ils s’occupent essentiellement du commerce. Bien plus au sud que l’Arabie, les Terres du Sud (Southlands) sont vierges, habitées par des humains primitifs. La Nouvelle Côte est l’endroit où se retrouvent les premiers colons Hommes et Nains, essentiellement venant de Norsca à la suite des Invasions Chaotiques. 

Cavaliers du désert d'Arabie (source).

A l’ouest du Vieux Monde et de l’Arabie s’étend un océan dans lequel se retrouvent les Royaumes Elfes, et plus loin le Nouveau-Monde et la Lustrie. L’île des Royaumes Elfes est ronde et compte au milieu des terres de larges chaînes montagneuses. Une partie des elfes se trouve ainsi sur le littoral extérieur de l’ile, ce sont les Elfes des Mers, et une autre partie se retrouve sur le littoral intérieur de l’île, loin de tout, les Hauts-Elfes. 

Unité de Slaans, so old-school (source)

Le Nouveau-Monde est colonisé au nord par les Elfes Noirs, des Elfes corrompus qui ont quitté leur terre ancestrale et qui pratiquent la piraterie, et à l’est par les Elfes de la Mer, au contact des tribus primitives humaines. Quant à la Lustrie, elle se compose majoritairement de jungles luxuriantes où se retrouvent des Amazones, des Pygmées, des Slanns et des explorateurs venant de Norsca.

III. Les pôles chaotiques

Les Désolations du Chaos sont des endroits où la réalité n’a plus court, et où tout devient erratique, altéré. C’est l’endroit où des failles de réalités viennent faire coïncider réalité et démons, et où la corruption des âmes et des corps est sans limite. C’est de là que proviennent les Incursions du Chaos ravageant la Norsca. Les Hommes-Bêtes, les Guerriers du Chaos et de nombreuses ignominies proviennent de cet endroit étrange. Comptez aussi les Nains Noirs, ou Nains du Chaos, d’anciens Norses pervertis par les puissances ignobles du Chaos. De même, certains hommes viennent vouer leur existence aux dieux noirs. Ces désolations se retrouvent au nord de la Norsca, et au sud de la Lustrie.

IV. Un peu d’histoire

En –10 000, les Slann arrivent sur la planète et mettent fin grâce à leur technologie au Grand Age de Glace. Ils créent les Elfes en –9000, et les Amazones en –8000 pour les servir. Ils s’éteignent soudainement en -7000, moment où les premières incursions du Chaos surviennent. Livrées à elles-mêmes, les Amazones de Lustrie se battent entre elles. Les Elfes explorent le monde vers –6000 et colonisent le Vieux Monde, rencontrant les Nains. Les premiers Elfes Noirs émigrent vers le Nouveau-Monde. Les Nains et les Elfes s’allient pour combattre la menace gobeline mais finissent par se battre entre eux, jusqu’au moment où les Elfes plient bagage et quittent le Vieux Monde, laissant derrière eux quelques royaumes d’Elfes des Bois. Les Nains épuisés subissent les Guerres Gobelines à partir de -4000, et ne s’en remettront jamais totalement. 


Les premières civilisations humaines s’étendent dans le Vieux Monde, à Cathay et en Arabie vers –3000. Les Nains combattent aux côtés des Hommes contre les Gobelins pour les refouler en grande partie vers les Terres Noires. Les humains se battent ensuite entre eux, et l’histoire s’accélère. En –500, les explorateurs humains et norses sont refoulés par les Elfes des Mers qui reviennent poster des comptoirs sur la côte du Vieux Monde. En –200, une incursion chaotique déferle jusque dans le Vieux Monde avant d’être repoussée : la Norsca est dévastée, et la corruption des Nains Noirs et des cultistes humains est achevée. En –100, la Lustrie commence à être explorée par les gens de Norsca, et la guerre entre les descendants des Slanns et les explorateurs commence.

V. Les races

Parmi les hommes, créatures développées plutôt récemment, on retrouve d’abord les Amazones de Lustrie qui arrivent à se reproduire par parthénogenèse, procédé contrôlé par des Prêtresses. Leurs guerriers Kalim consomment la Koka, gardent les anciens sanctuaires et temples Slanns, ne mangent pas, ne dorment pas, et sont extrêmement violents. Les hommes d’Arabie croient quant à eux en Allah, ont un système féodal et des guerriers fanatiques appelés « Dervishers ». Les Orientaux de Cathay ont des monarchies, croient au Dieu Simca, sorte de Bouddha fataliste, et comptent comme troupes d’exception les Samurai de l’île Nippon. Les Pygmées sont en Lustrie de tout petits hommes tirant à la sarbacane et chassant le crocodile ou le Slann. Les hommes du Vieux Monde sont divisés entre des duchés contrôlés par un Empereur au centre, partageant un dialecte et une culture commune, un Grand Duché au nord et la Bretonnie au sud. Quant aux Norses, ce sont des chasseurs, et ils comptent parmi eux des Bersekers et des hommes Loups-Garous, très utiles pour le combat.

Des guerrières Amazones (source)

Les Nains vivent longtemps, se reproduisent peu, sont fiers, prompts à la colère et parlent toute sorte de langue, dont leur langue mystérieuse. Les Elfes sont quant à eux raffinés, attractifs et arrogants. L’alliance initiale de ces deux peuples dans le Vieux Monde s’est retournée contre eux, et leurs guerres les ont durement affaiblis. Excepté les Elfes des Bois, les Elfes ont quitté le Vieux Monde, et les Nains gagnants ont dû combattre les Gobelins. Les Elfes de la Mer sont depuis revenus pour participer à des échanges commerciaux sur les côtes du Vieux Monde, pendant que les Hauts-Elfes se maintiennent sur leur île natale. 

Les descendants des Elfes de la Mer, qui ont disparu au fur et à mesure des éditions.

Pour les créatures du Chaos, tachés par la corruption ou venant d’un autre monde, ils comptent aussi bien les démons invoqués par magie que les créatures déformées par les puissances noires. Les Elfes Noirs réfugiés dans le Nouveau-Monde, les Nains du Chaos et les Guerriers du Chaos sont des exemples de corruption. Les Hommes-Bêtes sont quant à eux des mélanges malsains entre animaux et hommes. Excepté pour les Elfes corrompus, ils parlent la Langue Obscure, et sont récompensés par leurs dieux avec les fameux dons du chaos : membres supplémentaires, têtes, … Ils viennent des pôles et leurs incursions se font de plus en plus profondes parmi les terres des hommes, d’autant plus qu’ils sont parfois appuyés par des groupes de cultistes. 

D'autres Slanns, très inspirés des Aztèques (source)

Outre les Gobelins et Hobgobelins et autres Orcs qui assaillent les montagnes naines, Cathay et les provinces humaines orientales, outre les Hommes-Lézards toujours réfugiés au fond des caves, et cette fois aussi dans les jungles, et outre les tas de créatures dont nous avons déjà parlé pour la première édition, on trouve les Slann. Ces descendants de l’ancienne race haïssent leur vieille technologie. Ce sont des créatures amphibies aux pieds palmés qui capturent les explorateurs humains pour les lobotomiser et les utiliser comme esclaves de combat.

Conclusion

Le monde de Warhammer fait un pas de géant avec cette édition. Le but affiché est de créer un monde parallèle au nôtre, dans lequel des races différentes coexistent. Il est très intéressant d'étudier l'histoire d'un monde en pleine expansion créative, pour ensuite voir ce qui en subsiste au moment de la 8e édition, juste avant la destruction de l'univers par la création toute récente d'Age of Sigmar. Pour plus de détails, voyez cet article.

dimanche 15 janvier 2017

Compte-Rendu n°3 : Une cure d’histoire salutaire, Préhistoires d’Europe d’A. Lehoërff

La collection Mondes Anciens

Avec la Collection d’Histoire de France aux Editions Belin en 13 tomes traitant tous les aspects de la civilisation, de « La France avant la France » à 2005, Joël Cornette a réussi son pari de convoquer des spécialistes pour parler de tous les sujets, qu’ils soient politiques, économiques, militaires, sociétaux, culturels et que sais-je encore, en convoquant une masse considérable, et en couleur, de documents iconographiques. Combattant les préjugés historiques encore tenaces, et intégrant une part importante dédiée à l’historiographie, cette collection, bien que chère, est un atout indispensable pour qui veut comprendre l’histoire de France, contre les bonimenteurs de tout poil qui hantent les médias d’aujourd’hui, et qui vendent leur propre histoire de France. 
 
Petite vidéo de présentation de J. Cornette de son Histoire de France.

Une nouvelle collection voit donc le jour, et en mars 2016 sort le premier tome des « Mondes Anciens », toujours sous la direction de J. Cornette, l'historien à la bibliographie longue comme le bras. Il s’agit de revenir sur les grandes civilisations anciennes, à « la source de notre monde contemporain ». Situer l’histoire de l’homme sur plusieurs millénaires permet ainsi « une distance et un recul salutaires » face à un présent qui réfléchit peu à ses racines. Deux tomes sont déjà parus : en mars 2016, Préhistoires d’Europe. De Néandertal à Vercingétorix 40 000 – 52 avant notre ère, et en octobre L’Egypte des Pharaons. De Narmer à Dioclétien 3150 av. J.-C. – 284 apr. J-C. 

L’Europe, terrain de jeux archéologiques

Anne Lehoërff, historienne et archéologue émérite, s’est chargée de rédiger les 604 pages du premier livre, massif, de la collection. Correctement écrit, celui-ci s’attache ainsi à considérer plus particulièrement l’espace européen. Si les remarques préliminaires sur la préhistoire et la protohistoire permettent d’élaborer un cheminement universel, il s’agit ensuite de restreindre les recherches à l’ensemble des sources non écrites européennes, jusqu’à la domination de Rome. Les autres régions du monde, comme l’Egypte, la Mésopotamie, l’Afrique ont une singulière histoire qu’on ne pouvait synthétiser ici. Ce n’est que l’arrivée de sources écrites, sans compter les inscriptions, qui permet de stopper le discours très construit et étayé de par les illustrations nombreuses et intégrées au récit. 
 

De l’homme de Néandertal qui disparait et laisse globalement place à son cousin l’Homo Sapiens sur le continent, jusqu’au celte Vercingétorix, se retrouvant à combattre les Romains de Jules César, les cultures se sont succédées, et c’est une vraie recherche des origines qui se joue ici : en partant des parois rupestres, de l’outillage et des traces squelettiques et archéologiques des hommes d’Europe, le discours s’étend. Des groupes limités en taille de chasseur-cueilleurs jusqu’aux premières traces d’agriculture et de ce qu’on a pu appeler le processus de « néolithisation ». Comme le rappelle si bien le titre, il n’y a pas une seule préhistoire européenne, mais plusieurs. L’évolution n’est pas linéaire, elle ne part pas d’un point A pour arriver à un point B dans une sorte d’évolutionnisme cohérent. Et cette complexité transparaît bien dans l’œuvre de A. Lehoërff.

L’Homo Sapiens avant l’Homo Sapiens

Sans source écrite, difficile d’élaborer un récit complètement cohérent des quelques 39 000 années avant la domination romaine de l’espace celte occidental. Et pourtant, les monuments, les traces d’habitation, d’enceinte, les nécropoles, les rites funéraires, l’art, les objets d’artisanat, les traces d’utilisation des métaux, la création des armes offensives et défensives faites uniquement pour le combat, l’habillement : toutes ces choses montrent que même sans source écrite, l’homme n’a pas été cette brute ignare vivant à demi-nu et frappant sur son compagnon avec un gourdin. Plutôt que de dire comme on peut entendre aujourd’hui que nous sommes plus évolués intellectuellement que nos ancêtres, il est important de se dire que peut-être une des seules choses qui a changé, c’est la technicité. 
 
Nous sommes UNE espèce, UNE race : l'Homo Sapiens.

Ces idées sont particulièrements visible dans le bilan historiographique établi par l’auteur. Evidemment, depuis la naissance de la discipline, qui est arrivé globalement au XIXe siècle, pour pouvoir remonter au-delà des peuplades gauloises pour l’Europe, de multiples récits sont venus commenter une période où les sources continuent de se faire jour aujourd’hui. La discipline changeante a fait la place à un certain nombre de discours reportés ou non dans la culture populaire, et la synthèse d’A. Lehoërff est là encore d’un grand intérêt.

Un cheminement cohérent

Après une présentation nécessaire d’un monde aux noms changeants, au sein d’une discipline récente et à partir de sources non écrites, l’auteur part de la constitution du genre Homo, de son implantation progressive, au gré des espèces, au sein de l’espace européen. La mutation du chasseur-cueilleur, l’espace de la néolithisation et de la transformation en une Europe paysanne restent progressifs. Les espaces sont marqués par une certaine monumentalisation, traduisant des pratiques rituelles, funéraires, témoignage de cultures aujourd’hui disparues, ce qui est l’occasion de revenir sur le cas des dolmens et des menhirs, bien antérieurs aux Gaulois, et surtout seuls vestiges squelettiques d’ensembles funéraires aux matériaux périssables. 
 
Découvert dans la glace avec son équipement et son habillement, voici l'homme d'Ötzi, témoin d'une époque.

Malgré la pénurie de sources, nous sommes capables de voir la présence d’une mobilité de l’homme, à travers les espaces, et même les espaces maritimes, preuve déjà d’une technicité avancée. Les échanges de matériaux et d’idées sont bien présents dans cette Europe originelle. Une partie un peu plus originale concerne l’ensemble lacustre alpin. Très bien conservés, les restes des habitats, et même le fameux Ötzi, donnent corps à la vie des environs vers -3000 : habitat, pratiques alimentaires, vie autour de lacs, avec la présence d’habitations sur pilotis, d’une enceinte terrestre et de barques pour pêcher, etc. La guerre à l’époque préhistorique, déjà élaborée, à l’extension d’une certaine catégorie de population pré-urbaine avec un certain mode de vie et de la structuration des sociétés aboutissent à la question épineuse du monde celte, en plein Âge de Fer, dans un monde qui, malgré une certaine permanence, se transforme peu à peu, jusqu’à la conclusion de l’ouvrage autour du personnage de Vercingétorix.

Conclusion

Apporter de la connaissance, briser les mythes historiques encore tenaces, nous faire découvrir sous un nouveau jour un monde bien humain qu’on pensait perdu, l’ouvrage d’A. Lehorëff est bien une cure d’histoire salutaire, malgré le sujet très préhistorique. Sans compter à la fin du livre la partie « Atelier de l’historien », qui permet de revenir sur cette étude des hommes d'aujourd'hui sur leur lointain passé, leur méthode de travail, et qui peut être une ouverture intéressante pour tous les amateurs du passé.

samedi 31 décembre 2016

Chronique Géopolitique n°05 - Des bombes au Yémen (Péninsule Arabique)

Une guerre civile au Yémen

Au sud de l’Arabie Saoudite, le Yémen subit de plein fouet une guerre civile pendant qu’une coalition menée par son voisin du nord intervient dans ses affaires intérieures. Pendant que l’attention de la communauté internationale se porte sur l’Etat Islamique et sur la Syrie, on a tendance à oublier ce conflit qui est pourtant très meurtrier, et joue à nouveau le jeu des rivalités entre l'Iran et l'Arabie Saoudite au Moyen-Orient. Plusieurs médias se sont dans les dernières semaines intéressés à ce conflit qui ne dit pas son nom, mais les faits restent : les bombes pleuvent et personne n’entend les civils crier. 

Carte de la Tribune de Genève début 2015 : trois factions, un pays.

Ce conflit armé prend ses racines dans la chute du président Ali Abdallah Saleh en 2012, après 34 ans à la tête du pays. Toutefois, deux groupes étaient aussi présents à cette époque : AQPA, c’est-à-dire Al-Qaïda dans la péninsule arabique, et les rebelles zaydites (une branche du chiisme) communément appelés « houthistes » en référence à un de leurs chefs, Hussein al-Houthi, tombé en 2004 pour la cause de cette vieille insurrection. Plusieurs attentats revendiqués par les sunnites d'Al-Qaïda ou de l'Etat Islamique ont d'ailleurs frappé les milices houthistes, preuve que la situation est encore plus complexe dans ce pays où la population est à moitié chiite, et à moitié sunnite.

L’interventionnisme des états voisins

Les rebelles, soutenus par l’ancien président déchu, prennent la capitale de Sanaa en janvier 2015, gardant le nord du pays, tandis que le sud reste dans les mains du gouvernement yéménite élu, et qu'Al-Qaïda garde une influence dans l'est du pays. Ce jeu à trois n'est pas du goût de l’Arabie Saoudite, qui décide de monter une coalition de pays sunnites en mars 2015 pour lutter contre les houthistes. Cette rébellion zaydite est en effet vue comme une tentative de l’Iran chiite de prendre pied dans la zone. Et l'on sait que la rivalité entre les deux pays est toujours aussi forte. Aussi, le conflit prend une tournure régionale, et les états africains au-delà de la Mer Rouge ont été à leur tour projetés. 

La coalition restaure le pouvoir du président élu contre les rebelles houthistes, négligeant la branche d'Al-Qaïda.

Au-delà de ce bras de mer, l’Erythrée et l’Ethiopie se livrent en effet depuis plusieurs dizaines d’années une vraie guerre d’influence, se manifestant par des frictions frontalières permanentes. L’ascendant est pris par l’Ethiopie. Mais avec la guerre au Yémen, l’Erythrée a rejoint la coalition. L’aéroport et le port d’Assab portent désormais les engins de guerre aériens ou navals des alliés de l'Arabie Saoudite, ce qui agace profondément l'Ethiopie. Le Soudan a aussi envoyé des contingents armés, et le Somaliland, pourtant non reconnu par la communauté internationale, reçoit un afflux de capitaux pour sa proximité. Et en arrière-plan, les Etats-Unis soutiennent cette coalition, visiblement pour ménager l’allié saoudite face au rapprochement avec l’Iran, d'après Gérard Prunier. 

La guerre tue

Ce conflit armé a fait désormais plus de 7000 morts, de 37 000 blessés et surtout trois millions de personnes déplacées, et les raids aériens de la coalition ne font rien pour arranger ce bilan, les bombes ne faisant aucun différence entre rebelles et civils. Si les bombardements défraient régulièrement la chronique pour nous parler de centaines de victimes, civiles ou non, notons que l’Arabie Saoudite a été rajoutée à une liste noire de l’ONU pour non-respect des enfants dans un conflit armé à la suite de bombes touchant de jeunes victimes... Avant d’en sortir aussi vite en juin 2016 en faisant pression sur l’organisme international : d'après Ban Ki-Moon, dans sa dernière année en tant que Secrétaire Général des Nations Unies, il s'agit de maintenir les fonds de l'Arabie Saoudite pour aider d'autres programmes, d'autres enfants... Exit les enfants yéménites donc. Et les attentats de la branche d’Al-Qaïda, et surtout de l'Etat Islamique, continuent. 

Les attentats de l'E.I. continuent. Le dernier : 18 décembre 2016.

Les rebelles houthistes tiennent pour le moment la capitale avec l’ancien président du Yémen, montent un pouvoir politique parallèle, concurrençant l’actuel président yéménite Abd Rabbo Mansour Hadi. Reste à voir en quoi cette coalition, appuyée par les Etats-Unis pour ménager l’Arabie Saoudite dans des temps troublés, continuera à s’ingérer dans les affaires d’un autre état à coup de bombes et de raids aériens, dans la grande indifférence de la communauté internationale. Notons au passage que le Yémen est sur une voie de passage maritime stratégique pour les porte-conteneurs, les enjeux économiques se mêlant ainsi aux autres types d'enjeux. Finissons par une question : bombarder des civils et des rebelles permet-il de résoudre une crise rapidement ? Un retour d'expérience de Syrie pour le compte de l'Arabie Saoudite me semblerait nécessaire...

Sources :

- Les médias qui s'émeuvent un peu en cette fin d'année
- Monde Diplomatique, dont l'article de septembre 2016